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Kévin
Un jeune Américain publie sur la Shoah, en français, un premier roman fracassant de 900 pages. Gallimard en imprime 12 000 exemplaires. Un mois plus tard, on dépasse les 150 000 ventes de ce livre que beaucoup qualifient de chef-d'oeuvre, voire de «plus grand roman à ce jour au XXIe siècle».
C'est l'événement fracassant de cette rentrée romanesque. Les bienveillantes, de Jonathan Littell, est un aérolithe de 910 pages surgi de nulle part et qui est venu s'écraser sur le petit monde littéraire parisien en reléguant à l'arrière-plan tous les concurrents, vieux ou jeunes. Gallimard avait pris le risque énorme de tirer à 12 000 exemplaires ce premier roman pesant deux millions et demi de signes. Un mois plus tard, on a dépassé les 150 000 ventes, Littell est le favori au Goncourt, et l'écrivain franco-espagnol Jorge Semprun, lui-même rescapé des camps de la mort, parle «du plus grand roman à ce jour du XXIe siècle».
Dans un texte serré presque sans paragraphe, un jeune homme de 39 ans (35 au moment de l'écriture) prétend raconter avec méticulosité la Shoah et la guerre sur le front de l'Est, mais à travers les yeux d'un exterminateur nazi qui, quelques décennies après les faits, ne regrette rien des atrocités dont il a été responsable et témoin. Provocation suprême: le bourreau n'est pas un bureaucrate borné à la Eichmann, mais un homme d'une grande culture, qui discute de Kant, pleure sur la tombe de Lermontov et lit L'Éducation sentimentale de Flaubert au milieu des charniers. Un monstre ultracivilisé, par ailleurs homosexuel, coupable d'inceste avec sa soeur et du meurtre de sa propre mère.
Une entreprise si ambitieuse que son auteur ne pouvait pas être simplement ce jeune Américain longiligne qui a l'air sur les photos d'un étudiant de bonne famille. Et, de fait, l'auteur de cet «ovni littéraire» est peut-être aussi complexe et mégalo que son roman.
Le rendez-vous avec l'auteur a été obtenu de haute lutte. Tous les grands médias français et européens lui courent après depuis le début septembre. Mais Jonathan Littell n'est à Paris que pour cinq jours. Avant la sortie du livre, fin août, il a daigné donner quelques interviews aux grands titres parisiens, refusé d'avance toute apparition à la télé («je n'ai jamais vu la télé de ma vie»), puis il est reparti à Barcelone, où il est maintenant installé. Pour son bref passage à Paris, le 22 septembre, il a accepté de rares interviews à la radio: «Je déteste ça autant que la télé, mais c'est dans une logique de compromis avec mon éditeur...»
On suppose que s'il n'en tenait qu'à lui, Jonathan Littell ne donnerait strictement aucune interview. Partant de ce principe que, sur la Guerre, sur la Shoah, sur son «héros» baptisé Max Aue, il vient d'écrire 910 pages et n'a donc rien de plus à en dire. Pourquoi en avoir fait un homosexuel? «Je ne sais pas.» Pourquoi avoir écrit en français, alors que l'anglais reste malgré tout sa langue maternelle? «Il n'y a pas de raison véritable. Les grands auteurs que j'aime sont français, c'est tout.» Quel est le degré de culpabilité de Max Aue? «La réponse se trouve dans le roman, c'est à vous de voir. Je ne sais rien de plus que vous.» Est-ce LE roman d'une vie? «Peut-être, je n'en sais rien.»
Sans être hors norme, le parcours de Littell est à tout le moins particulier. À 3 ans, il a quitté les États-Unis avec sa famille pour l'Europe. Y a fait quelques brefs séjours, notamment pour ses études universitaires. «Sur 39 ans, j'en ai passé 12 en Amérique.» Son père, Robert Littell, est un romancier à succès. «Mais il n'est pas vrai que je lui ai servi de documentaliste. J'ai simplement vérifié certains détails matériels ou géographiques pour lui, notamment en Russie.»
Littell fils a cette particularité, outre le français et l'anglais, de parler le russe couramment, et d'avoir vécu de longues années à Moscou - c'est là qu'il a écrit en seulement quatre mois le premier jet presque définitif de son roman, fin 2002, début 2003. Il a été à l'emploi d'Action contre la faim - «ce qui m'a donné l'occasion de traiter avec des massacreurs en Tchétchénie»; il a aussi été traducteur anglais-français ambidextre. «Du français vers l'anglais, j'ai tout de même traduit des textes de haut niveau: Maurice Blanchot, Sade, Jean Genet...»
La genèse de ce texte est une longue histoire. «J'ai commencé à y penser il y a 17 ans, en voyant à la faculté cette photo célèbre d'une jeune partisane soviétique torturée et à moitié nue dans la neige. Je savais que j'en ferais un roman, et certains épisodes du roman datent de cette époque: par exemple la lecture de L'Éducation sentimentale par Max Aue au milieu des cadavres et de la débâcle. Début 2001 et pendant deux ans, j'ai mené des recherches sur le terrain, en Ukraine et en Allemagne, j'ai lu plus de 200 bouquins, bref, tout ce qui était disponible. Fin 2002, je me suis enfermé et j'ai écrit à la main, à raison de 10 pages imprimées par jour (30 000 signes!), et j'ai terminé en quatre mois le premier jet, qui s'est révélé définitif à 80 %... J'ai passé l'année 2003 à tout retaper à la machine en retravaillant la version initiale. Fin 2003, j'en étais à la quatrième mouture, définitive. Au passage, j'avais supprimé. Une centaine de pages, car il y avait des longueurs...»
Tous les critiques se sont à juste titre émerveillés devant l'impressionnante qualité documentaire, la précision maniaque des détails des massacres en Ukraine, des faits et gestes de personnages historiques tels Eichmann, Himmler ou Albert Speer. Mais ce qui donne son caractère grandiose au roman, c'est aussi et surtout cette plongée dans le cerveau d'un bourreau nazi non repenti, qui organise et bénit les bains de sang, mais pleure également sur les cadavres, subit d'effroyables malaises physiques à la vue des charniers.
«Max Aue, dit-il, est un nazi improbable, qui pour les besoins de la construction romanesque a vécu en personne tous les événements majeurs. Mais il y a eu dans la réalité tellement de types différents d'exterminateurs nazis que lui-même a bien pu exister. Jamais je n'aurais pu prendre comme héros un bureaucrate automate à la Eichmann. Il me fallait quelqu'un de complexe et de paradoxal. Max Aue, en fait, est un idéaliste; il adhère au Parti nazi dès 1932, et continue même quand les choses commencent à déraper, simplement pour rester fidèle à son idéal et à ses engagements...»
Un exercice périlleux et de haute voltige qui amène l'auteur à écrire des dizaines de pages hallucinantes sur la question de savoir si, pour les chefs nazis, certains Bergjuden d'Ukraine doivent être considérés ou non comme juifs et exterminés ou pas. Quelques centaines de pages plus loin, on retrouve Max Aue chez Eichmann où, au cours d'un dîner raffiné, ils discutent doctement de l'impératif catégorique chez Kant. Une plongée vertigineuse dans le cerveau d'un monstre, au risque de l'humaniser.
Une entreprise inédite et tellement provocante qu'on en arrive à cette question: le «jeune» Jonathan Littell, qui n'a pas connu la guerre, aurait-il pu écrire ce roman si sa famille n'était pas d'origine juive, et donc apparentée aux victimes, même de façon lointaine?
«Ma famille est arrivée aux États-Unis en 1880, et nous n'avons eu aucun lien avec des victimes de la Shoah, dit-il. Ce n'est pas en tant que juif que j'ai écrit ce livre. Ça n'a aucun rapport. D'ailleurs, quand j'étais enfant, dans ma famille, on ne parlait pas de la Shoah à la maison, mais de la guerre du Vietnam...»
Source : www.cyberpresse.ca